(…) Et si je vois quelque chose émerger, je pars comme une balle et saute sur les lieux, mais la tête, car c’est le plus souvent une tête, rentre dans le marais ; je puise vivement, c’est de la boue, de la boue tout à fait ordinaire ou du sable, du sable… Henri Michaux
Boue et sable, telles pourraient être parties d’échos topologiques de Blue Velvet et Inland Empire, deux opus lynchiens où la blessure, matérialisée ou non par un indice, est un moteur, agitateur traumatique d’une surface plane et écartelée entre
différents mondes : adolescence et âge adulte, animalité et grotesque de l’hybride, espaces de représentation et « réel » vacillant, fantômes plus vifs que certains (morts)
vivants.
Nulle séduction, clin d’œil de complaisance au spectateur, mais pour celui-ci la véritable et excitante expérience d’une langue étrangère semée d’indices « rassurants » :
grésillement du gramophone générique de Inland Empire ou play-back oldie de Dean Stockwell dans Blue Velvet
titillant quelques nostalgies…
Le monde selon Lynch est, pour reprendre Deleuze, le monde des territoires balisés par : des postures (masques de la douleur et de la
terreur incarnés par Laura Dern, de la collégienne digne d’un Carpenter des seventies à la femme trouble et troublée d’Inland Empire) ; des couleurs, murs
acidulés agités de pixels, plantes vertes étiques, abat-jour ou rideaux mouvants ; des chants enfin accompagnant l’entrée ou la sortie, de la ritournelle oldie au marmonnement de psychopathe
maniaque sexuel, rythment ces mondes aux fondations certaines mais ébranlées, millefeuilles de sable cristallisé fourrés de boue saumâtre.
La finesse d’inexactitudes démarque, faut-il le préciser, le maître du fan appliqué :
« Remets Elvis ! » réclame Denis Hopper à un de ses hommes de mains qui réenclenche In Dreams de Roy Orbison. Il est vrai que le King lui-même qualifiait ce dernier de « meilleur
chanteur du monde », simulacre là encore ?
Aux dires des critiques, lors des différents entretiens accordés récemment, Lynch ne se départirait pas de son « sourire de sphinx » et n’accorderait, au grand dam de certains pas ou
peu d’explications. Nulle allégeance ici à la sacro-sainte pédagogie dédiée au public qui veut être sûr des bonnes clés et en avoir pour son argent, à contrario aucun goût non plus pour un
mystère…mystérieux !
Tout simplement un créateur, encore et toujours au travail, à l’orée de ses mondes dont il ne lasse pas d’activer les microscopiques métamorphoses, battement d’ailes de papillon bouleversant l’équilibre des macrocosmes.
Les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes
aimées. René Char
Grimpons sur le camion des pompiers et tentons la main à Laura qui est « seulement en train de mourir ».
See you soon, Master Lynch.